Pourquoi apprendre une langue des signes avec une formatrice ou un formateur Sourd.e qualifié.e ?

Pourquoi apprendre une langue des signes avec une formatrice ou un formateur Sourd.e qualifié.e ? 
Rédigé par Cynthia Benoit, Audrey Beauchamp, et Charline Savard 

Pourquoi apprendre une langue des signes avec une formatrice ou un formateur Sourd.e qualifie.e banner

Vous songez donc à vous inscrire à un cours de langue des signes? Puisque c’est un investissement considérable en temps et en argent, il est toujours gagnant de bien choisir votre formatrice ou formateur et de vous assurer qu’elle ou il est Sourd.e et signeur.e natif.ve et qualifié.e.  

Voici les six principales raisons pour lesquelles cela devrait être le cas. 

1.Les langues des signes sont vivantes et évoluent continuellement
Comme toute autre langue, les langues des signes sont des langues vivantes qui évoluent au fil du temps.  Pensons par exemple aux différents mots comme Internet, Wifi, Google (et le verbe Googler!) qui ont fait leur apparition au cours des 30 dernières années. Tout comme les francophones, la communauté sourde québécoise n’y a pas échappé et a dû développer une terminologie pour pouvoir exprimer ces termes en langue des signes.  

Pour être bien au fait des évolutions linguistiques des langues des signes, on se doit de naviguer continuellement au cœur de la communauté et de côtoyer un grand nombre de personnes sourdes et malentendantes issues de différents milieux. Qui de mieux qu’un.e signeur.e natif.ve Sourd.e pour vous enseigner une langue des signes?  

2. Les différences majeures entre les langues signées et les langues parlées
Étant donné que les langues des signes sont des langues visuelles et spatiales, leur modalité est différente que celle des langues parlées comme le français et l’anglais, qui s’expriment par la voix et à l’écrit.  

Le défi d’apprendre une langue des signes réside dans le fait qu’on doit s’exprimer au moyen de nos mains et de différents mouvements faciaux, comme les mouvements des sourcils, des yeux, de la bouche, de la tête, et du nez, tout en maîtrisant la coordination simultanée de tous ces éléments grammaticaux et linguistiques. Cela constitue souvent un choc pour les apprenants entendants qui sont habitués à s’entendre parler et à surveiller ce qu’ils prononcent, ce qui n’est pas possible avec la langue des signes (Kemp, 1998). 

Dans son article expliquant pourquoi la langue des signes américaine (ASL) est si difficile à apprendre pour une personne dont l’anglais est la langue première, Jacobs compare l’ASL aux langues orientales telles que l’arabe, le mandarin, le japonais, et le coréen, notamment à cause des différences linguistiques et culturelles importantes par rapport à l’anglais. De plus, le temps d’apprentissage requis est considérablement plus long que pour les langues de catégorie 1 telles que celles identifiées par le Foreign Service Institute (FSI) aux États-Unis, par ex. le suédois, le danois, et l’italien.  

Le tableau suivant, extrait du FSI, affiche les niveaux de difficulté d’apprentissage des langues en fonction du temps requis pour les apprendre et des différences par rapport à l’anglais. 

Tableau 1. Niveaux de difficultés d’apprentissage des langues à partir de l’anglais selon le Foreign Service Institute (FSI) 

Niveau de difficulte dapprentissage 1

Quoiqu’il n’y ait pas encore de consensus quant à la catégorie dans laquelle l’ASL devrait figurer en ce qui concerne le niveau de difficulté d’apprentissage, une chose est certaine : ce n’est pas dans les deux premières, qui comprennent entre autres l’espagnol, le français et l’allemand.
Extrait de : Foreign Language Training, du Foreign Service Institute [Consulté le 28 février 2022] 

3. L’intuition ne suffit pas
Vous avez appris votre langue maternelle, que ce soit le français, l’anglais ou toute autre langue, au sein de votre famille et à l’école, et vous la parlez depuis toujours. Pouvez-vous dire alors que vous êtes automatiquement qualifié à enseigner cette langue comme langue seconde? Non, effectivement! L’intuition n’est nettement pas suffisante, comme peuvent en témoigner ces nombreux programmes d’études qui permettent de devenir enseignant.e ou  formateur.trice de langue seconde.  

Le principe est le même pour les langues des signes. Nul ne peut s’improviser formatrice ou formateur LSQ ni fournir des résultats optimaux sans avoir reçu de formation adéquate au préalable. Ill n’existe pas actuellement de programme d’enseignement de la LSQ comme langue seconde au Québec, mais on en compte déjà au moins un aux États-Unis (voir MASLED), ce qui pourrait d’ailleurs constituer le sujet d’un ou plusieurs autres blogues.  

Chez SLCB, afin de combler ces lacunes, nous avons développé à l’interne un programme de formation. Les formatrices et formateurs doivent en effet passer par plusieurs étapes avant de pouvoir commencer à donner des formations. Ces étapes comprennent l’entrevue, l’évaluation des compétences en LSQ, une série de formations sur la linguistique de la LSQ, et des formations quant à l’enseignement de la LSQ comme langue seconde. De plus, elles et ils doivent régulièrement suivre des formations ou des ateliers pertinents afin de maintenir leurs connaissances à jour sur les tendances pédagogiques et linguistiques, toujours dans le domaine de l’enseignement des langues des signes. 

4. Vous offrir une porte d’entrée dans la communauté sourde
Apprendre une langue des signes avec une formatrice ou un formateur qui est Sourd.e ne peut qu’augmenter votre confiance lorsque vous rencontrerez des personnes sourdes. Vos compétences en langue des signes s’amélioreront beaucoup plus rapidement si vous avez pratiqué dès le départ avec une personne sourde qualifiée pour la formation en langue des signes.  

Croyez-nous, vous saisirez bien mieux toutes les subtilités linguistiques de la langue des signes! Il arrive fréquemment que les personnes qui apprennent les langues des signes avec une formatrice ou un formateur entendant.e se sentent mal à l’aise lorsqu’elles rencontrent des personnes sourdes. Leur maîtrise de la langue des signes et leur compréhension en souffre. 

5. Éviter l’appropriation culturelle
Apprendriez-vous une des langues autochtones ou inuites avec une personne blanche plutôt qu’une personne autochtone ou inuite?  Assurément pas! Ceci est tout aussi impensable pour ces langues que pour les langues des signes.  

Il arrive encore trop souvent que des personnes entendantes se désignent eux-mêmes « enseignant.e.s » LSQ sur leurs réseaux sociaux après avoir appris cette langue. Ils peuvent aussi induire en erreur leurs abonnés en utilisant des termes à connotation péjorative tels que « langage des signes », etc. C’est un exemple parfait d’appropriation culturelle. Nous comprenons cet amour pour la magnifique langue des signes mais, de grâce, laissez cet espace aux personnes sourdes elles-mêmes.  

L’Office québécois de la langue française définit l’appropriation culturelle ainsi : « Utilisation, par une personne ou un groupe de personnes, d’éléments culturels appartenant à une autre culture, généralement minoritaire, d’une manière qui est jugée offensante, abusive ou inappropriée. » 

Loin de là l’intention de vous faire peur ou de montrer du doigt qui que ce soit. Avoir conscience des gestes ou des micro-gestes que nous faisons sur une base quotidienne par rapport aux personnes sourdes ne peut que contribuer à l’établissement de relations saines avec les membres de la communauté sourde. 

6. Encourager l’employabilité des Sourds et Sourdes
Vu la discrimination omniprésente à l’égard des personnes sourdes et malentendantes sur le marché du travail, pourquoi ne pas encourager ces dernières en faisant affaire avec une formatrice ou un formateur Sourd? Vous favoriserez ainsi leur employabilité et leur contribution à la société.  

Vous vous assurerez également d’une bonne acceptabilité sociale de la part de la communauté sourde qui verra ce geste comme un signe de respect envers leur précieuse langue.  

En effet, le fait d’accepter l’enseignement de la langue des signes par une personne entendante est collectivement mal vu par la communauté sourde puisque cela représente la position privilégiée de la formatrice ou du formateur entendant.e. Cela peut en effet être perçu comme une marque d’ignorance et d’insensibilité ainsi que comme un manque de respect envers les membres de la communauté sans lesquels la langue des signes n’aurait pas sa raison d’être. 

Prendre des cours de langue des signes demeure l’une des meilleures façons d’apprendre. Et si vous le faites avec des formatrices et formateurs Sourd.e.s, vous serez alors aux premières loges pour découvrir les expressions faciales essentielles et apprendre beaucoup plus que du vocabulaire tout en vous amusant!  

Références
1- Jacobs, R. (1996). Just How Hard Is It to Learn ASL? The Case for ASL as a Truly Foreign Language. Dans C. Lucas, Multicultural Aspects of Sociolinguistics in Deaf Communities (p. 183-221). Gallaudet University Press. http://gupress.gallaudet.edu/2897.html
2- Kemp, M. (1998). Why is Learning American Sign Language a Challenge? American Annals of the Deaf. Volume 143. 10.1353/aad.2012.0157